Derry, Belfast et les murs de la paix
Des Murs et des Hommes
L’Irlande est une terre rude comme un caillou brut façonné par les vents pour révéler une émeraude aux mille reflets de verts. Ses habitants en sont l’expression, un peuple fier, défendant crânement son identité et sa liberté.
L’Irlande du Nord baigne dans cette ambiance. Elle a été le témoin de nombreuses batailles sanglantes lointaines ou récentes. Aujourd’hui, les fresques de Londonderry et les murs de Belfast en sont la conséquence comme autant de balafres, rappelant aux passants que la violence ne provoque que malheur et désolation.
Londonderry, immersion dans le quartier du Bogside
C’est le hasard d’une tournée entre Dublin et Belfast qui nous fait entrer en Irlande du Nord par Londonderry. Ici, le conflit irlandais saisit le regard dès notre arrivée. Nous voyons d’abord la grande inscription « Vous entrez maintenant dans Derry libre ». Nous arrivons de plain-pied dans le quartier du « Bogside » s’étendant en contrebas des canons et des remparts, semblant ainsi vouloir montrer sa détermination à rester indépendant face à la puissante « Londonderry ». Celui-ci est semblable à de nombreuses banlieues anglo-saxonnes avec ses petites maisons bien alignées, mais ce calme n’est qu’apparent.
Les paroles de « Sunday Bloody Sunday » de U2 résonnent dans nos têtes. Elles pourraient être gravées sur ces murs. Ce requiem pour la paix devrait être universel. Les victimes combattantes comme civiles sont autant de futurs fauchés inutilement. Les fresques de Derry en sont les témoignages. Pourquoi une différence de croyance ou d’opinion politique doit-elle être l’instrument d’une discrimination, voire d’une ségrégation ? En effet, le système de vote aux élections locales qui décidait du quotidien des citoyens ne reposait pas sur le principe « d’un homme, une voix », mais sur la capacité à payer la taxe foncière en tant que propriétaire ou locataire. Les citoyens ne disposant pas de logement, sous-locataires, ou bien les jeunes habitant sous le même toit que leurs parents en étaient exclus. À l’inverse, certains chefs d’entreprise disposaient de votes multiples. La minorité catholique, plus pauvre, se retrouvait exclue du vote. On peut résumer en « Pas de toit, pas de vote, pas d’emploi, pas de droits ».

L’historique des « troubles » en quelques mots
Il n’en faut pas moins pour qu’émerge un mouvement de contestation pacifique calqué sur le modèle américain. Il fut réprimé dans le sang à Londonderry. Malgré les réformes entamées pour rétablir une égalité des droits, la mèche du conflit était allumée et la situation s’envenima pour 30 ans de conflits et de déchirements. Les unionistes les plus extrémistes, fidèles à la Couronne britannique, trouvant qu’un premier pas vers la réunification de l’Irlande était franchi, qualifièrent la réforme d’inacceptable. Ils entamèrent des actions violentes contre les républicains partisans d’une Irlande unie. La spirale de la violence était enclenchée inexorablement. L’armée britannique fut déployée pour restaurer l’ordre. Sa présence et les pratiques de certaines composantes des forces de sécurité furent rapidement perçues par la communauté catholique comme une prise de parti, contribuant à cristalliser le conflit pour les 30 années suivantes.
Il fallut des années de négociations pour signer la paix en 1998. Aujourd’hui, nous ne pouvons rester insensibles. La ville de Londonderry est marquée à jamais. Des fresques poignantes, des monuments rappellent à chaque pas les atrocités et les vies innocentes fauchées par la bêtise des hommes. Qu’avait donc fait Annette McGavigan, écolière de 14 ans, pour mourir en rentrant de l’école ? Pourquoi une manifestation pacifique se transforma-t-elle en bain de sang inutile ?
Tel est le premier choc subi. Nous sommes en Europe, berceau des libertés elles-mêmes garanties par un système de règles et de lois visant à les protéger. La démocratie pour certains, la misère et la négation pour les autres ne peuvent coexister. Un jour certain, une révolte grondante et dévastatrice balayera tout sur son passage, laissant derrière elle un paysage de destruction dans les deux camps. Nous sommes tétanisés devant le mémorial aux victimes.

Belfast, les murs en réponse aux morts
Ce premier contact avec le conflit nord-irlandais est un électrochoc. La visite des murs de la paix et de la prison de Crumlin Road à Belfast est émotionnellement forte. Ce sont les derniers murs d’Europe occidentale. Ils séparent deux communautés irrémédiablement déchirées autour de circonvolutions politiques, historiques et religieuses que l’on aurait pu croire surannées au XXIe siècle.
À Belfast, la lutte pour l’obtention de droits civils équivalents pour tous les habitants fut également sanglante. Les murs, d’abord faits de « bric et de broc », évoluèrent pour progressivement s’épaissir et grandir. Ce sont aujourd’hui de véritables forteresses gardées par de lourdes portes surveillées à distance par la police et fermées inexorablement chaque jour à heure fixe.
Dans la cathédrale Sainte-Anne, nous trouvons quelques reliques de ce combat. Cocktails Molotov, briquets, revues, divers effets personnels et pamphlets s’exposent dans des vitrines. La guerre sort des livres pour devenir tangible. Derrière chaque objet, une mort, une jambe amputée ou un enfant privé à jamais de ses parents. Et personne… Où sont les hordes de touristes descendant des bus « Hop-On/Hop Off » et des « black cabs » ? Ils sont trop pressés d’inscrire leur nom sur les murs tout en prenant un selfie pour leur page Instagram.
Au milieu de ce grand barnum, un artiste habille le béton de couleurs vives comme pour conjurer l’Histoire. Tout comme à Berlin, la paix se revendique sur les murs de la honte.
Ces murs maintiennent la paix depuis plus de 25 années et protègent les communautés de l’hostilité réciproque. Ils sont le symbole de la peur de l’autre dont il faut se protéger en érigeant des murailles de plus en plus hautes.

La parenthèse des marches orangistes
Le hasard aura voulu que notre arrivée coïncide avec le début des marches orangistes. Encore aujourd’hui, pratiquement 30 ans plus tard, elles parcourent les quartiers loyalistes et revendiquent leur fidélité à la Couronne britannique à grand renfort d’uniformes, de tambours, de grosses caisses et de fifres. Le but est de faire le plus de bruit possible lors d’un défilé quasiment militaire. Voir défiler ces hommes au regard d’acier, en uniforme, gantés, parfois sabre à la main, ne relève pas de la marche folklorique, mais bien d’une démarche politique en vue d’instaurer un climat de terreur.
Depuis les accords de paix, elles ne passent plus par les enclaves catholiques. Le mouvement est en net déclin et les spectateurs sont plutôt parsemés.

Enfin, une note d’espoir
Un jour ou l’autre, les murs tomberont ! Au fil du temps, la paix transforme les enfants et les citoyens. Ces vieilles histoires seront des leçons dans les livres d’histoire. Il restera quelques plaques dans les rues. Les vieilles portes rouillées seront inutiles et resteront comme autant de témoignages de la bêtise humaine et d’une période révolue.

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